Contes urbains (théâtre, prose)

 Exercices de style, de ton et construction de personnages
Par Gaëlle Graton

FLY HIGH, MOMMY!

Ahhhhhhhhh! Écoute ben ça, mon p’tit bum! Fuck! T’as-tu entendu? C’était un mot d’anglais ça! Pas de promotion parce que j’sais pas parler l’English? Une maudite joke! Heille, toi là! Le-le-le Gino, là! Pas capable de parler anglais, pas capab’, pas capab’, Heille criss! J’capab’ de dire Frosted Flakes câlisse! Tu parles d’un innocent… Quatorze ans que j’travaille à même place, coin Prince-Arthur/Saint-Dominique, pour le même boss ingrat dans le même deux mètres carrés avec mes pas d’murs! J’ai jamais eu une piasse de plus, pas un p’tit sou noir de plus! Tu me diras que les cennes existent pu, mais c’pas une raison pour pas les accumuler dans mon compte en banque! Y’a pas personne qui me paye une thérapie à moi! À force de passer mes journées à écouter les gens se lamenter sur leur santé mentale ou leur bien-être pas trop, trop winner dans mon oreille, j’en aurais ben de besoin, moi, d’une thérapie! J’veux ben croire que je travaille dans un département de recherche en télécommunications, que j’enquête sur le bien-être et la santé mentale des gences, mais des fois faut je change le phone de bord tellement mon oreille en a sa claque de les entendre chialer! Y a rien de nouveau sous le soleil là! Quand la définition d’une bonne santé selon l’OMS, c’est un état de bien-être constant, c’est sûr qu’il y a jamais personne heureux d’être content dans le monde! Ça prend pas la tête à Papineau pour comprendre ça… Y en a un char pis une barge d’affaires que je comprends pas dans vie… mais ça! Pis mon boss… Sainte viarge! Il est là à parler avec ses-ses-ses métaphores pis ses mouvements de bras ben fluides… Voyons donc, toi, le pestacle de danse moderne! Mon boss me crosse depuis j’sais pas combien d’années pis là y se crosse sûrement pour vrai en pensant à la naïve que j’suis! S’il pense vraiment que j’vais me laisser faire refuser ma promotion… Heille… Whadever! Si je fais rien pis que je me résigne, il va gagner pour vrai pis y va se flatter en cachette… L’égo pis toute le reste. T’sais là, ce sera vrai-vrai qui va m’avoir crossée! Même que l’soir y va pouvoir se branler la pipette en visualisant ma face avec mes yeux de merlan frit désemparé! Pis j’te gage que sa semence sera jamais autant bien sortie!

C’est dans des moments d’même où c’est que j’aimerais ça parler à ma mère… On pense tout l’temps que ce sont juste les p’tits jeunes qui ont besoin de leur génitrice, mais laisse-moi t’dire que non. À tous les jours, j’écoute des Montréalais trentenaires, des quinquénaires, des septuagénaires pis plein d’autres monde de plein d’affaires me dire qui aimeraient donc ça encore communiquer avec leur parents pis que ça les ferait… hum… feeler mieux t’sais… Moi, ma mom est morte y’a de ça deux printemps… ouin, ouin, ouin… C’était qu’chose! Pour vrai, mom c’était une femme ben singulière… Était polie, mais aussi réservée… Elle disait calvasse et cibolaque à tour de bras pour éviter de dire « câlisse », mais moi, tu vois ben que j’l’évite pas! Était toujours sur son thirty-six. Qui mouille à sieaux su’a ville ou ben qu’il y ait du frimas dans les vitres… Elle se mettait belle pour personne d’autre qu’elle-même… J’ai jamais rencontré quelqu’un comme elle. Bon, c’était ma mommy, j’ai p’t’être juste envie de l’élever seule sur son piédestal, mais j’te jure… Pour tougher les hivers qu’elle passait seule… Tu seule dans Ahunstic dans son p’tit 2 1 /2 pas chauffé, pas isolé… Avec son coloc là… Elle cohabitait avec son trouble obsessionnel compulsif… C’que mom avait de plus précieux c’était ce qu’elle disait être une antiquité… Elle s’en servait chaque jour pis elle l’astiquait. Y’avait un racoin vide, un peu VIP genre, juste pour son bon vieux toaster brisé qui avait rien de mieux à faire qu’à éjecter des toasts brûlées. Calvaire… quand j’étais pas haute, ma mom me disait toujours d’les envaler quand même. Même carbonisées, même si le chat un peu toton les aurait même pas reniflées… Elle me disait : « c’est bon pour ta voix si veux devenir chanteuse! Pis moi, j’sais que tu vas fly high dans vie, Maryse. » Ben c’est ça. J’m’en crissais-tu moi de pas devenir chanteuse… mais je croquais dans mes toasts coupées en triangles en me pinçant l’nez comme une nageuse synchronisé… Sinon, c’était des céréales, t’sais là… On lisait le dos des boîtes! On connaissait la liste des ingrédients des Frosted Flakes pis des Mini Wheat par cœur, ouin. À l’endroit, à l’envers, de travers, aweille donc! Elle c’était des Mini Wheat… elle aimait ben ça, le côté givré là… Après sa mort, j’ai emménagé dans cet appart-là. Le sac de céréales était vide pis le reste était poussiéreux… Eh! que c’était sale! Un vrai trou à rat, un taudis j’te dis. Comme le pas possible… Pour moi, son TOC voulait savoir c’était quoi de prendre sa retraite. Anyway là t’sais… Elle avait laissé des mots de toutes les sortes en anglais sur le fridge… En genre d’aimants là t’sais … Your / Mom / Was / Here… ou… Bitch / Better / Wash / The / Dishes… Était pas ben bonne en anglais non plus, mais eh! qu’elle savait rire, ma mommy! Elle prenait plaisir à me r’garder grandir… Était pas d’celles qui pensaient que j’avais freezé là à huit ans en chantant le 9-3-7-0-7-0-7, le cul dans les airs devant la TV. Nos habitudes avaient changé, t’sais. La semaine, souvent, elle m’achetait des nuggets pis du Chef Boyardee, on spinnait ça dans le micro-ondes pis on allait s’étendre de toute notre long sur le divan-lit. On écoutait Wheel of fortune pis Jeopardy « back à back » comme qu’elle disait. Let me buy a vowel please! La fin de semaine, on fabriquait des coin-coin pour nous autres pis les autres enfants dans le parc d’en face. Je soulevais toujours le triangle où c’est qu’en-dessous y’était écrit « t’es gentille » pis on se faisait des high five. J’peux pas aller high fiver mon boss, mais p’t’être que j’peux aller y conter toute ça…  Voir s’il reste dans cet homme-là une once de compassion. Pour moi… pour ma mère qui m’a toute appris. Ma mommy qui avait ben le bonheur facile…

Le dernier soir qu’on a passé ensemble, y faisait un sapré temps de chien mouillé! Y pleuvait à écorcher des pneus là, t’sais! On a ri… Ma mom était quelqu’un de ben chanceux aussi, t’sais. Le genre que sa toast, justement, ben elle l’échappait jamais du bord beurré. Le genre qu’elle se faisait jamais splasher par un char quand moi je la recevais constamment par-dessus la tête, la vague de slush brune à marde. C’te soir-là d’ailleurs, on a fini toutes mouillées, « lessivées » que ma mom a dit. Elle par l’eau de pluie, moi, par la douche qu’la voiture m’avait généreusement offerte sur Décarie… Ouin, on pouvait tordre nos bobettes, mais j’osais pas ouvrir mon parapluie en revenant du Orange Julep! On avait ben trop peur que le parapluie vire à l’envers, qui se moque de nous… peur d’être électrocutées, tranchées en deux par le courant, une décharge électrique, j’sais-tu qu’est-ce qui arrive, j’en avais déjà vu un arbre incendié à cause du tonnerre! Tu vis, tu meurs. Tu sais pas trop à quoi tu sers… Au moins la dernière chose qui te touche, c’est un phénomène spectaculaire…

SI

« Madame… madame… Faudrait pas oublier de respirer… Nous saurons vous recevoir fréquemment, votre fille et vous pour mener des suivis justes et nous allons évidemment vous outiller pour procéder avec vigilance dans votre foyer. » Avec vigilance? Maudit soulagement… Ben trop facile à dire. « Œufs, arachides, lait, poisson, crevettes, moutarde, kiwis, abricots, cerises, mangues… je pense que c’est complet, l’allergologue va vous confirmer la liste des allergéniques dans quelques instants… Pour ma part, je vais aller vous chercher un verre d’eau froide. Demeurez assise, le dos bien droit pour que les voies respiratoires soient dégagées… je serai de retour tout de suite. » C’est à ce moment-là. Ben oui… C’est à ce moment-là que j’aurais dû aller chercher ma fille chez mes parents. C’est à ce moment-là que j’aurais dû l’arracher des nids douillets qu’elle commençait à saisir comme points d’ancrage, comme points de repères, c’est exactement ce moment-là que j’aurais dû rentrer avec à la pouponnière de l’hôpital, que j’aurais dû la déposer sur le tapis de mousse, lui glisser un jouet entre les mains, lui dire quelque chose comme « maman t’aime, mais maman doit s’aimer d’abord », partir pis plus jamais me retourner. Voir si pour une fois, ça se serait déroulé comme dans les films… Voir si sous le cadre de porte, mes poings se seraient crispés, si ma gorge aurait enflée… Voir si le regret serait grimpé en moi, voir où la culpabilité se serait potentiellement logée entre mes organes, savoir… si je me serais retournée pour la reprendre dans ma chaleur à moi ou si de ma bouche des mots d’amour camouflés dans le délit auraient au moins su être murmurés en guise de dernière comptine… « Ma fille, les gens qui répètent sans cesse « ça va bien aller » n’ont simplement jamais flirté avec l’endurance nécessaire que des excuses franches requièrent… te prononcer ces quatre mots à l’instant serait te mentir aveuglément. Ta vie sera un enfer… je ne serai plus là. Mais je ne serai pas celle qui te fera vivre cet enfer. Mon absence le fera. Et mon absence n’est pas moi. »

À la place, j’ai hypothéqué ma vie. Ma fille toujours près de moi. Je me retrouve ici, à l’épicerie, assise par terre, la tête accotée dans un pain blanc Gadoua. C’est le plus moelleux qu’il y a. Je trouve du confort où je peux quand la peine me surprend de manière viscérale. Ma fille, là… se repose dans le panier. Les pieds ballants, la tête lourde de mots fatigués, le cache-cou monté jusqu’au ras des cils… oui, allergique aux odeurs aussi. J’ai enfanté une plaie… qui sait pleurer. Une qui suinte, qui coule de par tous ses orifices. Qui sait juste ça, pleurer. Elle a toujours faim. Je sais pas quoi faire ni quoi lui donner pour combler ses vides. Je rêve noir la nuit. Je rêve toujours d’une fin tragique mise en scène dans un bain. À un moment donné… vient aux mères désemparées, écorchées vives, piétinées, presque à bout de souffle, des scénarios fatalistes impossibles à oublier. J’imagine souvent un soir d’épaisse brume… ça fait cliché, mais je m’en balance. Ça fit avec le poids qui m’habite, ça évoque mon drame quotidien. Steph serait encore au poste pour plusieurs heures, il viendrait tout juste de m’avoir appelée pour me confirmer une descente policière fructueuse dans un club de motards… j’aurais tout mon temps. Juste le temps d’entendre l’enfant se languir encore. Je tamiserais la lumière de la pièce dans laquelle elle respirerait une dernière fois. Je ne voudrais pas qu’elle apporte avec elle les souvenirs d’un éclairage aveuglant ou les images claires et nettes de ses derniers instants. Après ce geste, je ferais sûrement couler l’eau du bain. Pas trop chaud. Je n’aurais jamais fait le choix de provoquer une intense réaction allergique alors je n’aurais certainement pas entrepris de la brûler violemment : une mort de cette façon serait trop lente, je deviendrais meurtrière et c’est bien assez, je tiens pas au stigmate de sanguinaire. Je l’a désenvelopperais de sa couverture préférée de moutons que je plierais avec soin avant de la déposer sur la toilette. Je laisserais tomber mes vêtements sur le carrelage frais et j’inviterais l’enfant dans le bain. Nous serions assises l’une près de l’autre. Elle, face au robinet, moi derrière elle, inhalant, une dernière fois, la douce odeur de sa nuque pis de son shampoing à l’avoine. Je modifierais pas du tout la routine du bain. Nous construirions de frêles tours en Lego que nous essayerions de faire tomber avec notre souffle. Nous ririons aux éclaboussures provoquées par les chutes et l’enfant finirait par me quémander son petit canard jaune nasillard. Pendant que ma fille s’affairerait à donner vie à l’animal sur les flots, j’empoignerais délicatement son cou dans lequel je prendrais soin de déposer un baiser tendre. Et d’un geste ferme la tête dans l’eau cheveux mouillés cri blanc narines noyées tasse d’eau dans la trachée mille-et-un mille-et-deux mille-et-trois. Trois longues secondes. Trois fausses secondes. Après quoi je tirerais sans doute vers moi. Parce que, dans la vie, quand pousser ne fait pas bouger les choses, on a tendance à tirer. Parce que dans l’étouffement, les pleurs ne savent pas prendre leur place, parce que pendant un bref instant, j’aurais été seule. Déboussolée par un silence parfait propres aux matins d’après rosée.

C’EST PAS LE SCRABBLE

C’était un soir d’été un peu weird. Je me promenais sur la main avec un chum. On se passait une smoke. Deux, trois puff, « passe-là moi, c’est à mon tour. » Rendu à l’heure des pas de lendemain, mon chum a tiré à droite. Il est parti. Je l’ai vu s’enfoncer dans la noirceur de la nuit. Les volutes dansantes au-dessus de sa tête m’ont permis de le suivre des yeux un long moment. Ça, pis le bout allumé de la smoke, orangé, là, qui scintillait. Je l’ai aperçu tendre du cash à un itinérant : il fait jamais ça devant moi, je l’ai pas reconnu… Pis je l’ai vu engueuler le poteau du panneau STOP dans lequel il venait de foncer parce qu’il claudiquait en regardant ses pieds. Pis là, je me suis dit que je spottais toujours le bon gars dans la foule. Mon regard a dévié à un moment donné parce qu’une typesse avait l’air ben, ben perdue. Une genre de cougar là, t’sais… Une quinqua sur les bords frustrée de pas ressembler à Kidman dans Big Little Lies à l’âge où c’est qu’est rendue. Je me suis approchée calmement… pas plus vite que mon ombre. Avec classe, t’sais. J’ai chuchoté :

– Vous. Vous, je peux-tu vous aider? Puis-je? Vous aider, gente dame?

Elle a pas vraiment aimé mon approche de chat douillet qui voulait pas la brusquer je pense. Elle s’est retournée vivement pour me lancer au visage des paroles sages :

– Heille toi chose! Laisse faire là, toi là! C’est pas le scrabble pis les mots compte triple, icitte là! Parle-moi pas d’même, j’comprends euh rien.

Se remontant le bustier de satin fuschia trois tailles trop petites, elle tentait de me pointer un taxi, l’esprit éméché et le corps confus. J’avais droit à un show pas possible. La coug me pointait des trous d’hommes en pensant que c’était des taxis. Je vais te dire qu’avec elle au stand de tir, il y aurait ben plus de morts d’hommes que de cibles touchées! Je commençais à m’impatienter pis à regretter le départ de mon chum fait que j’y ai juste dit : « honey, je peux te ramener à maison pour la nuit pis demain matin, après les aurores… ben pas les affaires boréales, mais les aurores du matin, l’horreur, non ben pas l’horreur, mais après l’aurore là, t’sais, tu pourras choisir le taxi que tu veux dans rue pour retourner chez vous… » Mais je l’avais perdu au premier mot de c’te phrase-là. Elle s’est mise à baisser sa jupe crayon trop serrée. J’ai lu Old Navy sur l’étiquette arrière pis juste avant que mes yeux remontent le long de sa colonne jusqu’à sa nuque, son corps a accueilli un déhanchement extraterrestre. Ça bougeait de partout là-dedans. Yes I got some honey suckle chocolate dripping kisses full of love for you Yes I got some honey suckle chocolate dripping kisses full of love for you Yes I got some honey suckle chocolate dripping kisses full of love for you. Wonder, là t’sais… Ça finissait pu de répéter ça. Ça finissait juste pu pis dans ce temps-là, j’ai le cœur sensible. Il devient mou comme de la mélasse, donc j’ai attrapé un vingt dans mon portefeuille pis je lui ai enfoncé dans la brassière. Sans son consentement. Me suis senti mal pendant des jours après.  Mais le boutte de la marde, un imprimé de guépard. J’ai souri en même temps qu’elle, mais elle, elle a tremblé. Et pas moi. Je me suis allumé une autre smoke. Celle-là, j’allais pas la partager. C’était assez pour ce soir, mais je suis quand même retourné chez nous en déambulant sur la main en me demandant si ma main droite serrant vingt piasses, plongée dans une craque de seins, était assez pour faire jouir une femme.

UTOPIE

Si je me rappelle mon entrevue d’embauche? Non, non… pas vraiment… je me souviens, par contre, que le coordonnateur en chef du camp m’avait demandé ce que je ferais en tout premier lieu en arrivant dans un parc avec mes jeunes. J’avais dit de quoi d’intelligent du type : « je scruterais avec attention l’espace de jeu que nous allons fouler pour être certaine qu’un jeune n’aie pas de mauvaise surprise en se retrouvant nez-à-nez avec une seringue souillée. Centre-Sud quand même. Je suis judgment free dans la vie, mais a fact is a fact. » On m’avait passé le coup de fil le soir même. Ça les faisait passer comme une gang un peu needy, voire découragée de la vie, mais ça faisait mon bonheur, moi, les enfants… n’importe quand! Le premier matin, quand je suis arrivée sur la job, j’ai dit « salut! » à une couple de personnes que j’avais croisées le jour des entrevues pis après, face à une fille fatiguée et son crayon sur le bord de manquer d’encre, j’ai dit : « moi? Euh, ouais, je vais m’appeler Utopie… utopie, là… u-t-o-p-i-e. Pis ça va être un small s’il-te-plaît. » J’ai enfilé mon chandail « Animation » rouge sang et le coordo en chef a juste eu le temps de nous interpeller pour que puisse débuter la formation. Ça a pas pris deux secondes dans vie de Céline qu’on était assis un peu tout croche sur des chaises pliantes. Il a commencé à parler comme un dix roues écorchant le silence. Un dix roues en dérape, les pneus crissant : « faque, allô tout le monde! Bienvenue! Très heureux de vous avoir parmi nous. J’vais me débarrasser de q’qu’chose tout d’suite… Euh… Si pendant l’été, tu dois t’embarrer avec tes jeunes dans une pièce pis que quelqu’un cogne à porte, t’ouvre pas. C’est clair? Même si c’est ton meilleur bud d’l’autre bord qui te crie d’toutes ses forces d’le laisser entrer, tu le fais pas… même si y a des kids qui braillent dehors pis qui donnent des coups, qui vargent dans porte… Rappelle-toi bien que tu sais pu rien une fois qu’tes stores sont baissés, qu’ta porte est bloquée avec des meubles, pis qu’tes jeunes à toi sont ramassés en boule dans un coin reculé de la pièce… tu sais pu rien, compris? T’as juste le contrôle su’l silence… faque… tu l’sais pas si ta chum a pas un flingue su’a tempe d’l’autre bord. Pis qu’est forcée de te supplier d’la laisser entrer… Je sais, c’pas drôle à entendre… Pis moi, j’haïs ça pour mourir raconter ça, mais pas le choix. Question de sécurité… les mesures de confinement, c’pas d’la petite bière, les anciens, vous allez m’entendre le répéter, j’fais le speech chaque année, mais bare with me, je peux être ben funné, mais qu’en ça concerne ce que ça concerne, j’fais pas de jokes à dix cennes. » C’était ça. L’introduction à la journée de formation. Après, il y a eu le premier matin pis une fournée de croissants frais. Gracieuseté de Farfadet. Au gymnase, une fillette menue aux traits indiens que j’ai retrouvée assise par terre, le cul dans poussière, dessous la pancarte sur lequel était inscrit mon nom, m’a demandé :

– C’est quoi ça veut dire « Utopie »?

Fallait s’y attendre, non? J’ai patiné tout croche en cherchant une réponse. Comme une conne qui passe toujours proche de se péter la gueule même si elle se soutient le corps sur un cône orange.

– Euh… c’est… c’est comme un gros, gros rêve.

8h00. Je pouvais vraiment pas faire mieux alors j’ai poursuivi en regardant le groupe…

– Deux semaines dans la concentration piscine, j’espère que tout le monde a son maillot, hein!

Mais Hibbah ne l’avait pas. J’ai laissé planer le silence avant de rassurer cette même mignonne qui l’avait oublié. Le bureau des sauveteurs regorgeait de maillots et de vêtements non-réclamés. Une vraie caverne d’Ali Baba, bijoux et bibelots exotiques en moins, mais nous irions tout de même y faire une chasse au trésor. Dans les escaliers pour nous diriger vers les vestiaires, nous avons chanté à droite, à droite, à droite, jamais, jamais à gauche. Mais Jacob est tout de même parvenu à faire un cabosse-à-cabosse avec Jérémie d’un autre groupe qui se prenait pas pour un paysan en enjambant par deux les marches, les yeux rivés au plafond. Si aucun ami ne s’est noyé au premier cours de natation, c’est bien parce qu’ils portaient tous des gilets de sauvetage. Deux ans dessous l’âge requis qu’est huit ans pour pouvoir effectuer un test de nage, ça oblige le port de la ceinture de flotaison… pis c’est à mon grand bonheur. D’ailleurs, à défaut d’avoir Penny Oleksiak ou Michael Phelps dans mon groupe, j’avais une dizaine de jeunes qui nageaient en imitant des chiens bâtards. Et moi, ça aussi, ça m’allait parfaitement. Sinon, à l’heure du dîner, j’ai constaté que Mathias, le-blond-frisé, avait un lunch vraiment appétissant. J’étais limite jalouse de ses roulés végétariens, de sa salade de fruits luxuriante, de sa tartine à la confiture maison et de son pudding au chocolat fait à base de graines de chia. Disons que son festin m’a inspiré le passage en revue des repas de chacun. Tout n’était pas aussi glam… j’ai ravalé ma salive plusieurs fois devant le sac de plastique que m’a tendu Hibbah. Il dissimulait une banane noircie et une triste tranche de pain blanc couvée dans un Ziploc. J’ai laissé une note à sa mère : « Bonjour, madame! Je vous prierais de fournir à votre fille un dîner équilibré. Le cours de natation ainsi que les activités sportives à l’horaire quotidien appellent à un repas, puis des collations nourrissantes. Merci! Utopie » Je me suis pas demandé si je pouvais choquer son parent avec mon message, j’étais juste fière de ne pas avoir fait de faute de français. Pendant l’heure du conte à la bibliothèque, je me suis absentée quelques minutes pour descendre à la cafétéria. Je m’étais donnée comme mission secrète d’aller chercher un sandwich à je-sais-pas-trop-quoi de chez Moisson Montréal, un organisme venant en aide aux familles plus démunies du quartier. À y repenser, je pense qu’entre les deux tranches de pain, c’était une boule de creton, mais j’étais pas certaine alors j’avais dit à Hibbah : « qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur? Ah! C’est une garniture spéciale qui transforme les nageurs en réels olympiens! » La p’tite avait cligné des yeux comme pour me témoigner de son incompréhension, mais je n’avais rien ajouté. Je lui avais simplement souligné qu’elle pouvait l’apporter à la maison et le manger dans sa chambre à l’heure du souper. Paraît que sa mère dormait toujours sur le sofa, le soir, quand elle revenait du service de garde… tremblotante et emmaillotée dans la même couverture de laine. Paraît que la p’tite passait ses soirées seules, qu’elle reparlait seulement à sa mère au matin. J’ai compris le comportement de la mère dans l’eau de pipi, ce matin-là, quand un sauveteur a remis du chlore dans piscine. J’ai vu la poudre. Faque je me suis permis un vol à l’étalage au midi. Un sandwich pas payé, ça tue pas le monde. « Utopie, ma mère dort toujours, toujours. On dirait qu’elle fait tout le temps des rêves fait que c’est comme si moi je pouvais pu en faire pis que je devais… ben je faisais tout le temps des cauchemars à place. » Le mardi matin, Hibbah trimbalait fièrement son p’tit sac de plastique en se pointant au camp. Mais à l’heure du dîner, j’ai dû réfléchir ben rapidement après avoir lu une marque de dégoût traverser son visage après sa première croquée. J’ai défait son sandwich pour ainsi tenir une tranche de pain dans chacune de mes mains. D’un côté, une maigre tranche de jambon blanc mouillée embrassait le pain et ce qui semblait être du Cheez Whiz tartiné. Sur l’autre tranche, le Nutella ne mentait pas… ce midi-là, mon cœur s’est serré trop fort, mais j’ai souri avec toutes mes dents pour dissimuler le malaise qui grimpait en moi : « Hibbah… T’es vraiment la p’tite fille la plus chanceuse dans toute le groupe! », j’ai dit, en pliant en deux chaque tranche de pain garnie sur elle-même. « Maman, t’as gâtée aujourd’hui, regarde, ma chouette… ce pain-là et ce pain-là, c’était pas fait pour être mangé ensemble… maman t’a préparé deux sandwichs. »

GRAND-PÈRE, LA MINE

Nous avons défroissé les photos du chalet. Tachées de sang. Ça a coûté oreillers, plumes de filles aux habitudes sages, nos frères saouls, leurs pipes abimées. Faut dire il y en a eus des crapets-soleil éventrés. L’hameçon au cou. Paraît que le terrain a été déminé,  paraît que le corps de grand-père fait l’amour à l’érable de nos tires sucrées. Il s’est aplati sur l’écorce comme on s’abandonne dans des soieries. Ses bras ont entouré l’arbre depuis. Il chuchote à la cime d’un anglais de chantier.

Il y a un man sur le no man’s land, il y a toi, arbre, mes petits-enfants t’ont semé. Ils priaient à ton sol sur la courtepointe en traversée des siècles, sautaient dans tes feuilles. À l’automne, léchaient ton eau. Je finis ma vie à la place de la genèse. Si tu veux, creusons nos racines que les cieux s’en rappellent, que nos bouches soient elles, pleines, dégoûtantes et débordantes de terre comme j’embrassais leur grand-mère la bouche sale. Il y avait le déjeuner, la messe du dimanche. Souillons-nous de lichen, de morceaux d’argile qui ne savent plus comment parler depuis le bruit sourd de la mine. Il m’a dévoilé comment voler sans ailes, te souviens-tu, arbre, du quai en branle? Pourri, il décongelait chaque printemps. Deux palettes en moins de plaisir, moins de sauts au bout pour toucher l’eau et les araignées velues qui hantaient les tentes des petits. Tu faisais valser tes branches à la tombée du jour pour ajouter terreur à leur marche de la mort. Entre le pipi du soir et le sac de couchage, ça faisait le bruit des imprudents qui se déplacent sur des coquilles d’œufs, ça craquait le fond de l’air transi. Ça fendait leur sourire d’innocents. Ils avaient peur, mais.

Grand-père, nous t’avons écouté radoter des histoires de bois trempé. Couché dans les fondations de la cabane. Du plancher collant, des couverts sales, unis par la tire. Tu racontais, grand-père, la misère des cristaux de sucre et de ceux arborés par le lustre du salon. Te souviens-tu du jour noir d’octobre, ce n’était pas en soixante-dix. Le luminaire abandonna le plafond pour tomber sur tante Eurydice. Un craquement et puis. La fin, tu maintiens. Ton récit, pour toi, il y en avait eu un second. Celui de la mort suivi d’une fissure dans le temps. Une pause comme une mine. Un drame se construit en deux parties. Il y a la vie avant l’explosion. Grand-père, maintenant, le salon n’éclaire plus que les albums de photographies. Asphyxiées par l’odeur des livres tenus par la morte.

Les défunts ont marqué la terre avant d’y être enterré, rejetons. Le sol nous connaît par cœur et Labelle embrasse la lignée pour les chaos ouverts sur la ville. Le sol rural comprend la lourdeur des tombées. Les phalangettes de vos oncles se coupant le bout de l’index. Leur manière de dire non  à la guerre qui saignait rouge ou noir l’hiver. Ils avaient peur, mais.

Grand-père, la mine t’a soufflé. Avec le vent des pique-bois, avec le vent adoré de tes bouts de pain lancés aux canetons, mouillés. Dans la gueule des loutres. Rassure-toi, grand-père. Le maïs pousse encore dans le champ héliophile. À l’est, le plancher de danse posé, près de l’épouvantail, connaît le malheur du quai, mais nous gigotons toujours à l’épluchette estivale.

La semaine d’avant ou celle d’après, j’ai vu un man et son kayak disparaître dans le fleuve. Les algues avec. Un ventre gonflé plus loin. Ça pêchait à la mouche, ça tirait au harpon. Le man n’avait pas l’air d’une proie, d’une marée. Je vous dis, les enfants, il se trame quelque chose aux abords de la rive. Une mine, un mort, ça fait pas assez d’arbres. Partez. Que le vent vous entraîne signer sur un tronc des semblants d’initiales. Si la fin de la vie rime avec un arbre, des algues, je préfère vous entendre chuchoter aux racines. Elles connaissent vos cordes, les pneus d’hiver de maman, l’hésitation avant que vous révéliez un secret, le goût salé de vos pleurnicheries, l’excitation de vos  langues, le câlin de grand-père.

Nous avons gravé la lignée sur le bois. Avec des clous de travers, grand-père, la rouille bave. Nos mains ont saigné. Lève à peine le menton si tu peux, grand-père, nous sommes là. Couchés dans le rouge, c’est beau. Sur le blanc de la neige, ne trouves-tu pas? Un chaînon de petits corps qui se baignent une dernière fois. Sans besoin de prendre l’élan sur le quai, sans envie de danser. Il ne faut pas en faire un plat, rassure-toi. Les branches ne fendront plus.

Nadia! Lâche les culs.

Cette fille-là s’appelait Nadia. Pas Nadiâââ. Ne-non. Nadia. Avec un « a » bien prononcé et étiré. Un son qui rappelle celui qu’émettent les rejetons se retrouvant, chez le docteur,  les culottes baissées avec un bâton de bois enfoncé au fond de la gorge. Nadia, c’était la fille de fun, la bonne candidate au bonheur, la fille aux cheveux auburn… qui utilisait encore ce mot-là. C’était la bien mise, la polie qui s’excusait si elle s’enfargeait. C’était celle avec le visage symétrique, un corps répondant aux normes de beauté occidentales et la bonne diction. Sauf lorsqu’elle s’énervait et parlait trop vite en bougeant les bras comme si elle chassait les mouches noires en vacances au Lac Simon. Avec tous ces attributs en sa faveur, sa gestuelle ne heurtait pas. J’aurais même été jusqu’à l’estimer davantage si elle m’avait expliqué que les incommensurables heures passées, dans sa tendre enfance, à répéter le Lac des cygnes avait laissé cette marque dans son non-verbal. Je l’aurais crue, elle, même si elle n’avait jamais chaussé de pointes, effectué d’arasbesque selon les règles de l’art, été Principale ou même dans le corps du ballet… Nadia était du type trop-zen-pour-moi. Le genre de fille à s’être achetée un hamac pour pouvoir fredonner des airs inconnus qui enterraient le bruit sourd émis par la valse des tondeuses de la banlieue. Ce genre-là. Un peu parfait su’é bords. Habituellement, un peu chiant si comparaison. Moi, j’ai les cheveux blonds de tout c’qui a de plus normal et quand je chantonne, j’ai droit à un très classe : « t’es pas Céline! Ta yeule, ma nouère! » scandé par le moins-sympathique-que-Nadia proprio de la tabagie en face de chez nous. Nadia souriait tout le temps, flottait même. La semelle de ses petites ballerines décollaient du sol lorsqu’elle investissait une pièce pour y habiter tous ses recoins. Sa présence était manifeste, voire aveuglante : elle ne s’excusait jamais d’exister. Le vendredi, elle cuisinait toujours un gâteau qu’elle distribuait à la fin du cours d’impro. On respirait des effluves sucrées pendant trois heures et, toujours, le dessert spongieux effaçait la misère de l’attente. Même Gravel, Leduc et Ponton semblaient vivre une érection… une résurrection! en respirant les arômes de carottes, de graines de pavot, d’essence d’amandes… même celui aux zucchinis avait su faire hérisser le poil sur mes avant-bras. Ce n’est pas peu dire. Nadia me donnait même des sueurs de par son abandon complet dans ses improvisations. Elle avait tout pour elle. Et à l’instant où je croyais tout juste lui avoir déterré un défaut, elle bondissait de son siège pour se porter volontaire dans un nouvel exercice individuel. Le soir du gâteau ananas, Nadia avait remonté ses pantalons pour mieux les ajuster autour de sa taille, elle avait recroquevillé ses favoris mêmes pas laids ou trop longs derrière ses oreilles, puis elle avait pris une grande respiration pour trouver son état de jeu.

« Osti que j’ai toujours rêvé du beau jour où c’est que j’allais finalement m’acheter un chien labrador et l’appeler Nadia. Me prénommant moi-même Nadia, t’sais. Ça ferait un paquet de situations weird, un tas de call de marde vraiment malaisants à journée longue. Pu besoin de Steve-Yves dans ma vie si j’ai Nadia, l’chien! Les problèmes disparus pis remplacés par du poil! Hey, toé, tu t’imagines-tu? Maudite marde que ça serait drôle! Non, non, mais imagine! Hey, Nadia! Lâche le cul des visiteurs! Nadia! Tu m’déranges! Va baver pis zigner ailleurs! Nadia… Veux-tu ben mettre ton harnais tu seule? J’t’écoeurée de le faire! Veux-tu manger tes vieilles croquettes pour que j’les change enfin? Nadia! Arrête de manger mes sandales, mes chaussettes! Pis vas-tu finir par pisser sur commande? J’sors pas d’chez-nous à 6 pour te regarder donc ben apprécier, ça, la vie! T’as juste une tâche! Faque évacue! »

Oui… Nadia, la fille, elle savait se fondre et se camper partout. Même dans ce qui irritait, ce qui était sale. Même si elle, elle, ne portait pas de boue. Difficile de lui reprocher quelque chose. Impossible de la taxer d’éteignoir. Elle ne prenait pas trop de place, en laissait à autrui et allumait les réverbères autour d’elle au lieu du contraire. J’ai tendance à développer une haine animale pour ces personnes qui semblent tout avoir pour eux, mais elle, bizarrement, je l’appréciais. Même si j’ai l’habitude de vomir par en-dedans devant des dits spécialistes en gestion du stress professionnels ou des prétendus « coach de vie ». Je sais, j’ai la jalousie facile. Et un manque d’affection peut-être aussi. L’affaire la plus wild que mon chum a fait cette semaine, c’est me flatter avec un pruneau… un plumeau! Parce que je n’ai pas un pouce de charme et le tiers de ses atouts. Visiblement, à part être Nadia et cuisiner des gâteaux ou même devenir Nadia en m’achetant un chien éponymique, je vois mal comment peut être ravivée la flamme.

 

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